Mon titre provoque, mais il est tout d’abord à resituer dans la biographie et la vie de Nietzsche.
Celui qui voulait « philosopher à coups de marteau » a fini son existence en se prenant pour le Christ.
De façon plus générale, la philosophie a toujours généré une critique inhérente à elle-même. La provocation n’est qu’en surface.
Le premier aspect du titre se rattache à la philosophie, qui est l’objet d’étude général de ce thème, le deuxième offre un contrepoint direct à celle-ci
en l’emmenant dans un registre décalé, ce qui met en évidence le choc entre un langage élitiste et un propos vulgaire. L’ensemble sonne comme un slogan dont on se souvient aisément.
Nietzsche ta mère : fascination / décalage
Nietzsche ta mère est un vaste système de jeu.
Pourquoi la philosophie ?
Nietzsche ta mère prend racine dans une fascination pour les contenus philosophiques, et les façons dont ces derniers se projettent dans le dehors :
l’iconographie traditionnelle : bustes, gravures, diagrammes, emblèmes…, les couvertures de livres et leur communication, mais aussi le philosophe lui-même et les traces de ses interventions :
Photos, interviews, enregistrements audio et vidéo.
Pourquoi le jeu ?
Jeu :
- Activité divertissante, soumise ou non à des règles, pratiquée par les enfants de manière désintéressée.
- Aisance dans le fonctionnement ou mouvement d’une chose, ou de plusieurs choses entre elles.
Le jeu m’intéresse en tant qu’il permet de relire de contenus a priori hermétiques aux non-initiés. Il sort les écrits et signes philosophiques de leur carcan élitiste.
Une forme de dérision douce, puisque s’il y a bien déconstruction, à l’arrivée il y a aussi reconstruction d’autres systèmes.
Des objets complexes et ambigus, qui analysent par des ergonomies diverses les façons dont du sens surgit dans le dehors. Le jeu permet une observation à distance de l’objet philosophique.
Pourquoi les deux ?
Les parallèles sont nombreux :
La philosophie produit des systèmes, le jeu aussi. Les deux prennent cadre dans des contextes définis, et ont leurs règles propres.
Si l’on n’est pas initié, on ne peut comprendre ce qui se joue.
Certains sont des gagnants, ceux dont la postérité se souviendra, mais d’autres perdent – ceux qui sont ou seront l’objet des risées de leurs pairs.
Les deux domaines comprennent du hasard, de la découverte, et une grande part d’imagination, voir de fabulation.
Chacun à y gagner : La philosophie devient un objet capable de se mouvoir dans des registres qui ne lui sont pas familiers (fantasy, astrologie, langage informatique…),
et, inversement, le jeu gagne en mystère et humour ce qu’il perd en kitch dans son design cheap. Par exemple, la fantasy est la plupart du temps beaucoup plus pauvre que les systèmes de jeu dans lesquels elle prend forme.
Fascination… mais de quoi ?
Comme le titre, la fascination est double :
La première renvoie à la prétention du philosophe à atteindre la vérité, et à maîtriser tous les aspects du réel.
Cette prétention à totaliser le monde fonde en partie la dérision possible envers cette discipline.
La deuxième est le côté obscur de la philosophie, qui déborde très largement les questions métaphysiques.
Derrière le penseur se cache un ensemble de pouvoirs occultes. Cela nous amène du côté des chamanes, gourous, sorciers… La philosophie a aussi ses chimères.
De quoi se moque t-on ?
Ingénu :
Qui fait preuve d'une franchise innocente et naïve.
Qui est, de par sa naissance, de condition libre
A la façon dont Voltaire, dans L’Ingénu, fait observer sa société par une tierce personne pour la relire de façon oblique,
Nietzsche ta mère observe des objets philosophiques et les relit de façon ingénue.
De façon similaire, on pourrait citer Pangloss de Candide, « tout en langue », comme étant le premier générateur de textes de l’histoire.
Nietzsche ta mère adopte l’attitude de l’ingénu : celui qui se situe entre la fascination et la dérision, qui n’est pas expert de la discipline qu’il vise,
mais qui en réalise l’exploration par des productions diverses. Une cartographie à double sens. Saisir les codes d’un milieu pour s’écarter du centre, non pas moquerie mais dérision douce.
Où est la mode ?
La philosophie n’est pas un objet « anti-mode ».
Elle pratique l’hermétisme avec plaisir, son savoir pour initiés engendre un certain snobisme de la part de ceux qui vont se montrer dans les débats d’idées.
La recherche du prestige et de la distinction l’emporte souvent sur la quête de la vérité.
En tant que faire-valoir, la philosophie est donc plus proche des sphères du luxe ou de l’art contemporain que l’on voudrait bien le croire.
Les vents d’idées et les médiatisations passagères ont dissipé la prétention à l’intemporel.
Tout ça pour dire quoi ?
A partir d’un objet hermétique, qui résiste à l’analyse et aux non-initiés, il est possible d’approcher ce dernier par des procédés indirects.
Ces relectures ludiques vont recréer des significations là où auparavant on s’est efforcé de les vider.
Il s’agit d’interroger la façon dont le sens et le non-sens se font écho et s’enrichissent mutuellement.
A partir de l’utilisation de générateurs de textes, par exemple, du sens apparaît là où on pourrait croire qu’il se perd.
Du non-sens surgit aussi de manière à interroger le sens supposé ; le générateur apparaît alors comme une usine à simulacres philosophiques.
Et ça produit quoi ?
Nietzsche ta mère produit des jeux au sens large : jeux de plateau, de cartes, vidéos, remixs, éditions automatiques, scénographies, scénarios, pages web…
Ces nouvelles mises en scène ne sont que le prolongement de celles qu’elles prennent pour cible, décontextualisent et déconstruisent.
(la déconstruction, concept derridien, est un mode d’analyse) Le passage du médium texte ou parole dans des productions ‘’industrielles’’
interroge le présupposé d’un sens pur, qui serait présent dans des livres intouchables et sacrés.
Pour quel public ?
Ces nouveaux supports offrent la possibilité de s’adresser à un public double :
Les initiés à la philosophie bien sur, une petite partie de la population, qui pourra y retrouver ses codes (figures tutélaires, concepts, ouvrages clés…), mais déplacés comme un puzzle en désordre.
Les initiés au jeu, qui, bien qu’hermétiques à la philosophie, n’auront pas de mal à naviguer dans des règles qu’il connaissent et maîtrisent déjà.
Et pourquoi ce mémoire ?
Ce mémoire devait être à la fois une archive des productions et un instrument d’analyse.
Le fait de placer les objets ‘’en contexte’’ permet de les tester, et de faire vivre les différents lieux et interlocuteurs qui les entourent.
Mes productions étant très diverses, il importait de trouver comment les faire vivre ensemble. La forme du jeu interactif permet une accessibilité immédiate et agréable.
Les paragraphes chiffrés renvoient aux listes d’arguments philosophiques (cf Leibniz : La Monadologie), et s’organisent en arborescences géantes, comme dans les systèmes classiques.
Le scénario initial désamorce les objections qui pourraient venir d’un public initié à la philosophie, en mettant en évidence les alternatives qui existent à la philosophie institutionnelle et universitaire.